lundi 18 mai 2009

Coppola, Cavalier, Gondry, Hansen-Love : des cinéastes fouillent dans leurs souvenirs

On a vu à Cannes Francis Ford Coppola, sa femme, Eleonor, et son fils Roman, présenter ensemble le film Tetro, histoire d'une famille d'artistes d'origine italienne. Michel Gondry a monté les marches du Palais avec une vieille dame aux cheveux blancs, sa tante Suzette, personnage principal de L'Epine dans le cœur, un documentaire. Le Père de mes enfants, de Mia Hansen-Love, est une fiction, interprétée par des acteurs, mais à Cannes, tout le monde a reconnu dans le personnage principal un producteur criblé de dettes, Humbert Balsan, grande figure du cinéma français, qui s'est donné la mort en 2005. Balsan aurait dû produire le premier film de la cinéaste. Et lundi 18 mai, Alain Cavalier devait présenter Irène, récit à la première personne d'un deuil qui l'a frappé il y a des décennies.

Le cinéma a toujours été un instrument de mémoire, qu'il la conserve, l'invente ou la recrée. La fiction s'en nourrit, les nouveaux instruments numériques facilitent l'exercice.

Il y a quatre ans, Michel Gondry avait entrepris un film dans lequel sa tante devait revenir dans chacune des écoles des Cévennes où elle avait enseigné. Mais l'arrivée sur le tournage de son fils Jean-Yves, le cousin du réalisateur de Soyez sympas, rembobinez, a fait jaillir à l'image les relations tourmentées entre Suzette et son fils.

Ces souvenirs qui resurgissent, il faut les mettre en scène, quitte à manipuler, voire à tricher un peu avec la mémoire. Gondry reconnaît qu'il a été "presque malhonnête" en évoquant un épisode ignoré de la mère, provoquant chez elle une violente émotion. Il a aussi voulu filmer sa tante en hiver alors que, enfant, il ne l'a connue que pendant les vacances d'été.

"UNE NÉCESSITÉ"

L'Epine dans le cœur (formule que Suzette emploie au sujet de son fils) a été tourné à la fois en vidéo et sur pellicule. Le cinéaste distingue les deux supports : le premier permet de "saisir ce qui vient" ; le second oblige à "prendre la décision" de filmer. Sur vidéo, les souvenirs affleurent à l'improviste ; face à une équipe film, on les structure et on les énonce plus solennellement.

Pour Mia Hansen-Love, le désir de raconter l'histoire d'Humbert Balsan procède d'"une nécessité personnelle". La jeune cinéaste a nourri son scénario du souvenir de sa rencontre avec le producteur disparu, jusqu'à ce que la fiction impose sa logique. Les gestes, les situations, l'âge ou le sexe de certains personnages ont changé, et pourtant, dit-elle, "tout est fidèle à mes souvenirs".

Mia Hansen-Love rappelle que, lors de la cérémonie d'ouverture, Isabelle Huppert a dit que "le cinéma sert à se souvenir, même du pire". La jeune réalisatrice se dit aussi incapable de raconter une histoire qui ne trouverait pas son origine dans son expérience : "Le souvenir me donne la note juste."

Le grand cinéaste américain Francis Ford Coppola concluait l'entretien qu'il a accordé au Monde, jeudi 14 mai, au sujet de Tetro, en expliquant que le personnage paternel monstrueux, Carlo, qu'incarne Klaus Maria Brandauer, n'avait rien à voir avec son propre père, le musicien et chef d'orchestre Carmine Coppola. Il ajoutait: "Mon père faisait comme Carlo. Dès qu'on lui présentait une jeune et jolie fille, il improvisait une chanson autour de son prénom."

Coppola et Hansen-Love ont profité des libertés de la fiction ; Michel Gondry s'est approché de sa propre histoire, mais cette famille n'est pas la sienne. Alain Cavalier affronte son histoire personnelle avec une violence qui fait penser à l'ascèse que s'imposait la sainte de Thérèse (1986). Tourné avec une petite caméra numérique, Irène fait entrer directement dans la boîte les tourments de la mémoire d'un homme, avec une violence et une immédiateté qui appartiennent d'ordinaire à la littérature la plus intime.

Sous l'apparence d'un collage de souvenirs, Irène est en fait le récit d'une disparition et du vide qu'elle a laissé. Il n'est pas besoin de demander à Cavalier d'expliquer ses intentions (il refuse de le faire), elles sont d'une évidence aveuglante. Il met toute sa mémoire à l'écran et la transforme en cinéma.

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