Une femme se fait voler son sac. Un homme trouve le portefeuille de cette femme dans un parking. Dans une histoire banale, l'homme irait porter le portefeuille au commissariat, qui alerterait la femme et chacun retournerait vaquer à ses occupations. C'est à peu près ce qui se passe au début de cette adaptation de L'Incident, un roman de Christian Gailly. Sauf que ce n'est pas une histoire banale, parce que l'homme est un aventurier de l'imaginaire et qu'Alain Resnais traque ce quelque chose d'étrange qui se cache dans la tête des gens, ces pulsions déraisonnables qui les font ressembler à des herbes folles, suffisamment vivaces pour s'infiltrer entre deux plaques de macadam."Madame rêve", chantait Bashung. Ici, c'est Monsieur qui rêve. Georges Palet (irrésistible André Dussollier) est cousu d'enfance : des souvenirs d'émois cinématographiques, d'un nanar de Mark Robson avec William Holden, de sa passion pour les exploits d'Hélène Boucher, une aviatrice des années 1930. Il est habité par un passé criminel (réel ou fantasmé ?), flanqué d'une sage épouse qui le confine aux tâches ménagères (tondre la pelouse, repeindre la maison), fou de lectures dépaysantes ("Lire n'a jamais tué personne. Au contraire, ça aide à vivre").
Cet homme-là vit dans un monde à la hauteur de son désir, un univers aux couleurs éclatantes - le film est un maelström de décors enchanteurs, de voitures rutilantes et de robes pimpantes. Dans ce monde-là, la vie est un roman, l'esprit flâne, la mémoire s'offre des récréations contemporaines. Il pense avec son inconscient, il se projette une rencontre convulsive avec une femme, celle dont il a trouvé le portefeuille. Attentif à capturer l'illusion, Alain Resnais n'a jamais cessé d'être un disciple d'André Breton et un arpenteur de l'évasion surréaliste, à l'affût d'une imprévisible rencontre, de la sarabande du désir. Les Herbes folles est la version allègre de Cœurs, où la quête de l'âme sœur était crépusculaire.
C'est aussi une comédie, où la voix intérieure du protagoniste tourmenté fait assauts de facéties avec une autre voix, celle d'un narrateur espiègle (Edouard Baer), qui rappelle que ces petits jeux passent par le langage. Ainsi de l'extase d'une femme qui s'offre une paire de chaussures : "En prenant son pied, la vendeuse lui donnait un vague plaisir." La récréation verbale est maîtresse de raison, le delirium sentimental se fait folle du logis.
Georges Palet se fait des idées. Intrigué par ce portefeuille trouvé, il est bientôt obnubilé par sa propriétaire, s'improvise détective, s'évade en pensées de son pavillon conformiste pour s'inventer des escapades abruptes. Il se met dans le crâne que la dame que le hasard a mise sur son chemin est une potentielle complice de troubles exquis, d'émois interdits, que leurs solitudes vont cristalliser un fantasme commun. Il n'en est rien. "Vous n'avez pas envie de me rencontrer ?, lui lâche-t-il, amer, au téléphone. Vous me décevez beaucoup !"
Dentiste de son état, Marguerite Muir le déçoit, en effet. Elle le remercie poliment, l'éconduit, ne répond pas à ses lettres. Il la harcèle, la pousse à faire intervenir la police. D'une cascade de drôles de quiproquos, Alain Resnais dérive jusqu'au dernier tiers du film dans un récit où le songe côtoie l'absurde, où le héros marche à reculons, les yeux fermés et fait resurgir l'insaisissable à l'improviste ("Vous m'aimez, alors ?"). Variations sur les binômes (deux flics, deux dentistes), scènes conjugales déminées, baiser hollywoodien sur fond sonore de générique de la Twentieth Century Fox et extases aériennes avec voltiges et braguette ouverte soulignent la créativité d'un cinéaste à l'esprit aussi ludique et libre que fasciné par le mystère des paysages mentaux.
ENTRE DÉLIRE ET RAISON
C'est toute son œuvre qui défile, en cohérence : la recréation d'une idylle avec une femme (Je t'aime, je t'aime, 1968), l'autoélaboration d'un personnage (Stavisky, 1974), la mise en abîme des comportements sociaux (Mon oncle d'Amérique, 1980) ou encore le blues du type mal à l'aise dans son couple (On connaît la chanson, 1997). Resnais raconte aussi l'impossibilité de maîtriser le temps, le cocktail explosif entre délire et raison (Providence, 1977), la flânerie fantastique, dans un site urbain enchanté, tout de glaces et néons - il faut rendre hommage à Jacques Saulnier, décorateur, Jackie Budin, costumière, et à Eric Gautier, le chef opérateur qui a révisé son Wong Kar-waï. En majesté, le vertige du rêve. "Pour aller où ? - Là-bas."
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Film français d'Alain Resnais avec André Dussollier, Sabine Azéma, Anne Consigny, Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric. (1 h 44.)
Sortie en salles le 21 octobre 2009.
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