mardi 19 mai 2009

Critique - "Vincere" : Mussolini et sa famille cachée, le fascisme incarné

Nouveau prétendant à la Palme d'or, Vincere, de Marco Bellocchio, raconte un épisode de la vie de Benito Mussolini que les livres d'histoire n'ont guère traité. Celui des relations secrètes entre le "Duce" et Ida Dalser, une jolie esthéticienne avec laquelle il vécut une passion et qu'il répudia en accédant au pouvoir.

Syndicaliste et membre du Parti socialiste italien, affichant des opinions anticléricales et antimonarchiques forcenées, Benito Mussolini est cet espèce de dément qui, invité en 1907 à prendre la parole lors d'un meeting politique, défie Dieu : "Je lui donne cinq minutes pour me foudroyer. Si je suis encore vivant passé ce délai, c'est que Dieu n'existe pas !"

Dans l'assemblée, Ida Dalser le dévore des yeux. Il est illuminé, inquiétant, sans scrupules, déterminé à "monter haut", "changer la société en faisant fi de la morale". Elle le suit à la trace. Son esprit lui est acquis, son corps exulte entre ses draps. Elle lui offre sa fortune pour lui permettre de lancer un journal, il l'épouse, lui fait un enfant qu'il reconnaît et baptise Benito Albino Mussolini.

Puis Mussolini gravit les échelons du pouvoir et s'éloigne d'Ida Dalser. La jeune fille de bonne famille découvre qu'il est aussi marié à une autre femme, Rachele Guidi, et père de famille.

Ce que raconte Marco Bellocchio, de façon grandiose, c'est le combat acharné d'Ida, qui refuse sa destitution, revendique sa qualité d'épouse légitime, clame sa vérité, seule contre tous, au risque d'être prise pour une psychotique délirante. Mussolini la fait interner dans un asile d'aliénés. Elle y finira ses jours en 1937, après onze années de tortures mentales, et sans avoir revu son fils qui, arrêté et enfermé à son tour, meurt à l'hôpital psychiatrique de Milan à 26 ans.

Les tombes d'Ida Dalser et de son fils n'existent pas : leurs corps ont été jetés dans des fosses communes. De la fin du règne du dictateur, fusillé le 28 avril 1945, Marco Bellocchio ne nous montre qu'un buste broyé. Dissipation des traces, édification d'une légende. C'est en homme d'images que Marco Bellocchio construit son mélodrame antique : Ida est une Antigone, en même temps qu'une louve arrachée à son enfant. En homme d'images, toujours, qu'il conduit son héroïne à hanter les salles de cinéma pour voir les informations, où elle découvre avec stupéfaction la transformation physique de l'homme qu'elle aime.

Avec les actualités filmées, qui participent à l'ascension médiatique de Mussolini, avec l'extrait du Kid, de Chaplin, qui souligne le déchirement de l'enfant et de sa mère arrachés l'un à l'autre, il charrie des plans visuels renvoyant à l'opéra (Ida devient Aïda), à l'expressionnisme, au futurisme, à l'iconographie fasciste. Tout nous ramène à la représentation, celle du pouvoir, celle d'un homme ne pouvant admettre que son image soit écornée par un scandale, celle d'un fasciste subjuguant les foules par des discours et des comportements clownesques.

Le psychiatre de San Clemente, où Ida séjourne un court moment, tente d'expliquer à la jeune femme qu'à l'époque abominable qu'ils sont en train de vivre, il est vital d'adopter un mode de protection hypocrite : être bon comédien, ce qui signifie pour elle parodier la femme soumise.

Aux évocations du "Duce" envoûtant son peuple par l'image et le son, Bellocchio oppose ses propres visions : celles d'une répression policière dans des rues ténébreuses, de lancers de tracts, d'un baiser et d'une main ensanglantée ; celles d'une rixe dans une salle obscure, d'une projection de film au plafond d'une église où gisent les blessés de la guerre, et de femmes folles (ou prétendues) attachées nues sur leur lit. Celle encore d'Ida escaladant la haute grille de son asile pour envoyer au dehors des appels au secours adressés au roi, au préfet, au pape...

La force du film est dans sa métaphore : il démonte le mécanisme du fascisme, l'anéantissement moral et physique d'un opposant, à partir d'un vampirisme familial.

Bellocchio est évidemment à son affaire, lui qui dénonça les internements abusifs, l'asservissement des fils par leur père, les hypocrisies de l'Eglise, les procès en sorcellerie...

Le premier film de Bellocchio, Les Poings dans les poches (1965), plongeait déjà dans le microcosme fou d'une famille dont l'un des membres nourrit l'obsession de dominer les autres. Vincere renvoie à l'histoire contemporaine et à Berlusconi. Et affiche une ambition de voir couronner une mise en scène effervescente.

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