dimanche 17 mai 2009

Entretien avec Johnnie To, réalisateur de Vengeance

"J'avais peur que Johnny ne survive pas à mes conditions de travail"

Depuis le départ de John Woo pour les Etats-Unis, le relatif effacement de Tsui Hark et de Wong Kar-wai, Johnnie To, 54ans, est désormais le réalisateur le plus actif à Hongkong et l'un des plus talentueux. La carrière de Johnnie To, pur cinéaste de genre, dans la tradition du polar hongkongais, se confond en partie avec le Festival de Cannes. Avant Vengeance, Breaking News avait été présenté en Sélection officielle en 2004 et Election en 2005.

C'est la première fois que vous travaillez avec un acteur occidental, Johnny Hallyday, étranger au cinéma d'Hongkong. Comment s'est-il adapté ?

- Je craignais vraiment qu'il n'y arrive pas. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis ici. Un acteur ne bénéficie par d'une armée d'assistants, de loges gigantesques ou d'un camion où il peut se reposer tranquillement. Durant un tournage, nous travaillons en général sept jours sur sept, jour et nuit et, si un comédien veut souffler, il a toujours la possibilité de poser ses fesses sur une chaise pliante dans la rue, c'est déjà pas mal. Les enfants gâtés ne peuvent donc pas s'adapter à mon système.

Je connaissais peu de chose sur Johnny Hallyday, j'avais entendu dire qu'il avait joué dans un film de Godard, Détective, que je n'ai pas eu le courage de regarder. Je savais aussi, après avoir vu les DVD de ses concerts, que Johnny était une immense star en France, avec une silhouette, une allure, une présence et un charisme hors du commun. A Hongkong, il demeure un inconnu. Surtout, j'avais peur qu'il ne survive pas à mes conditions de travail. Il s'y est plié avec une déconcertante facilité et un professionnalisme exemplaire. Les nuits passées sous une fausse pluie, les rues pourries dans lesquelles se prolongeait le tournage et les cascades imposées me semblaient pourtant difficiles pour une star comme lui.

Vous donnez assez peu d'indications aux acteurs. Comment vivent-ils ce mutisme ?

- Très bien. Je crois qu'un acteur est assez grand pour se faire une idée de son personnage sans avoir besoin de m'assaillir de questions. Je ne lui demande rien. Et s'il accomplit devant la caméra ce que j'attend, je n'ouvre jamais la bouche. En revanche, s'il n'a pas compris son rôle, je crie ! Johnny posait peu de questions. Il tenait parfois à savoir si nous partagions le même point de vue sur une scène. C'était souvent le cas. D'habitude, je me lance dans un film sans scénario définitif. Mon scénariste se charge d'écrire les dialogues au jour le jour. Sur Vengeance, j'avais pour la première fois un scénario écrit à l'avance - un luxe pour moi. Johnny était le seul comédien de l'équipe à l'avoir lu avant le tournage. Les autres le découvraient au fur et à mesure.

Est-il vrai que la brillante scène de la fusillade dans le bois, mettant aux prises Johnny, ses hommes et ceux qui ont tué sa fille, est en partie improvisée ?

- Il me semblait qu'à ce point de l'histoire il fallait relâcher la tension, d'où l'idée impromptue d'avoir un gamin qui lance un Frisbee juste avant que les hommes ne s'entre-tuent. Il faut faire attention avec l'improvisation. On ne doit pas la confondre avec le désordre. Chez moi, elle se joue sur des détails. Un film a une vie dont le cours n'est pas fixé à l'avance et se détermine en cours de route. Ce Frisbee permet de dilater le temps - un point essentiel dans une scène d'action. Pour le lancer dans la bonne direction, il nous a fallu du fil de fer, de la chance, beaucoup de patience et un bon monteur. J'aurais pu l'insérer à la scène avec une palette graphique, mais je tenais à ce que les acteurs interagissent avec l'objet.

Les rapports entre Johnny et ses acolytes sont parfois puérils. Un lien enfantin unissait déjà les tueurs de The Mission, l'un de vos films précédents.

- Je tiens à cette relation puérile. Vengeance reflète ce que je suis dans la vie. Un type rigolo. Et même le plus professionnel des tueurs à gages peut se conduire comme un gamin.

Johnny s'appelle Costello, comme le tueur à gages interprété par Alain Delon dans Le Samouraï. Que représente pour vous le film de Jean-Pierre Melville ?

- C'est la première fois que je voyais un film d'action avec un héros existentiel. Personne ne faisait ça à la fin des années 1960. Le style de Melville, tout en gros plan sur le personnage principal, était également inédit.

- Vous préparez un remake du Cercle rouge. Votre version sera différente de celle de Melville ?

Melville s'inscrivait dans une philosophie bouddhiste avec cette histoire où le destin de plusieurs personnages finit par se rejoindre. Melville laissait les principes de cette philosophie à l'état d'esquisse, il n'approfondissait pas assez cet aspect. Il me semble qu'un cinéaste chinois, comme moi, imprégné de cette philosophie, saura mener à son terme la vision de Melville.

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