mercredi 16 septembre 2009

Critique - "Fish Tank" : Mia, 15 ans, entre guerre et amour dans un HLM anglais

Rares sont les cinéastes promus dès leur premier film dans la compétition cannoise. C'est ce qui était arrivé, il y a trois ans, à une réalisatrice anglaise méconnue, Andrea Arnold, avec Red Road. Son nouveau film, Fish Tank ("Aquarium"), est encore en compétition. Et il prouve que ce privilège n'est pas exorbitant.

Situé au nord-est de Londres, parmi les barres et les maisonnettes d'une cité de l'Essex, il met en scène un âpre roman d'éducation contemporain dont l'héroïne, prénommée Mia, issue d'un milieu modeste, est une adolescente en guerre. Cette boule de nerfs anguleuse et renfrognée a l'insulte pour carte de visite, et le coup de boule pour geste de politesse.

Mia manque de tout ce qui pourrait lui venir en aide pour son départ dans la vie. Un père inconnu, jamais nommé, toujours absent, une mère instable et immature qui collectionne les aventures, une sœur cadette qui prend le chemin épineux de l'aînée, un environnement confiné et impitoyable, une école qui ne veut plus d'elle, et l'univers frelaté des clips gangsta rap pour horizon culturel.

Qu'on ne s'imagine pas pour autant que Fish Tank est un réquisitoire. Rien de cette démission généralisée, qui conspire à la marginalisation des plus démunis, n'est souligné. Tout est suggéré, comme en passant, et avec une efficacité d'autant plus grande.

L'enjeu du film est pourtant ailleurs, dans le destin de cette jeune fille de 15 ans, dans l'incarnation et la relation des personnages, dans le trouble moral où nous jette le récit, dans l'enjeu romanesque qui emporte tout sur son passage.

JARDIN SECRET

Quand elle ne traîne pas dans la cité à rentrer dans le chou de ses voisines ou à vouloir libérer le cheval blanc du campement gitan proche, Mia cultive un jardin secret : la danse. Un appartement vide dont elle force la porte tient lieu de salle de répétition, où elle épuise avec grâce et violence, sur de la musique rap, son inépuisable rage. Pour cette "Rosetta" (film des frères Dardenne) en rupture de tendresse et de lien social, filmée par une caméra qui lui colle à la peau, quelque chose va bouger. Quelque chose qui va détourner le film des rails du déterminisme sociologique. Ou plutôt quelqu'un.

Il se prénomme Connor, il est l'ami provisoire de la mère de Mia, il est agent de sécurité dans une grande surface, il est beau, il est gentil, il est généreux, il a un charme fou. Entre Connor et Mia - il a vingt ans de plus qu'elle -, quelque chose va se passer. Une brèche dans le mur mental de la jeune fille, une ouverture soudaine au monde, une preuve ténue que l'amour existe.

Connor, c'est l'homme qui offre à la mère et à ses deux filles une partie de campagne enchantée au bord de la Tamise, c'est celui qui encourage Mia dans son désir de danser et dans la conscience de son pouvoir de séduction, et qui lui fait découvrir l'existence d'une musique antérieure au rap, symbolisée par le tube California Dreamin, dans la version sensuelle de l'Afro-Américain Bobby Womack.

Du rêve californien célébré par cette chanson, du fantasme de père-frère-amant incarné par Connor et de l'espoir de sortir de la mouise par la danse, on ne dira rien de plus, sous peine de déflorer la belle cruauté de ce film.

On dira en revanche l'inspiration de la cinéaste pour trouver dans la composition de la lumière et des corps, dans les figures chorégraphiques, la matière de quelques scènes magnifiques et bouleversantes. La manière dont Mia, qui n'a jamais rien échangé d'autre avec sa mère que des insultes, lui dit adieu en trouvant dans quelques pas de danse un espace et une émotion enfin partagés avec elle, est un de ces très grands moments.

LES ACTEURS IMPROVISENT

Ce sont ces moments qui permettent à Fish Tank de tirer admirablement son épingle du jeu, sur un territoire socio-esthétique très fréquenté, quelque part au croisement de Ken Loach et des frères Dardenne.

Appliquant une méthode d'improvisation qui a porté ses fruits, Andrea Arnold arrive à faire ressentir et exprimer beaucoup de choses à des acteurs qui se révèlent tous remarquables. Michael Fassbender (Hunger, de Steve McQueen) et Kierston Wareing (It's a Free World, de Ken Loach), dans les rôles respectifs de Connor et de la mère de Mia, bien sûr. Mais au premier chef la jeune Katie Jarvis, jeune inconnue de 17 ans, non professionnelle, qui prend avec la souplesse d'un chat sauvage ses marques pour le prix d'interprétation féminine.

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