vendredi 27 novembre 2009

Critique - "La Sainte Victoire" : la fabrique de l'homme politique, entre cuisine et dépendances

La curiosité du cinéma français pour les manoeuvres clandestines des hommes politiques, les tractations des banques et des grands patrons, c'était hier, dans les années 1970. Les opacités du régime gaulliste, l'affaire Ben Barka, l'enrichissement avec l'argent des autres, furent appelées "fictions de gauche". Le cinéaste Yves Boisset en était le symbole.

On croyait ce genre disparu, dépassé par le polar social ou le documentaire militant. Coïncidence ? Après Rapt, de Lucas Belvaux, qui retrace de manière frontale l'histoire du baron Empain, La Sainte Victoire évoque en filigrane une affaire qui défraya la chronique des années 1990 et dont les protagonistes se nommaient Pierre Botton et Michel Noir.

Les deux personnages de ce thriller politique, situé à Aix-en-Provence (clin d'oeil du titre à la montagne proche), s'appellent Xavier Alvarez (un Clovis Cornillac narcissique, arrogance débraillée, rentre-dedans) et Vincent Cluzel (ambitieux matois, drapé dans son costume d'incorruptible, pour lequel Christian Clavier s'est fait la tête de Paul Newman).

Le premier est un architecte qui s'est construit une réputation flatteuse à la force du poignet mais qui ne parvient pas à décrocher de gros marchés publics pour assouvir ses rêves de puissance. Le second, un député affichant ses idéaux avant tout, et postulant à devenir maire face à un adversaire qu'il a peu de chances de battre.

Dire qu'Alvarez se jette sur Cluzel par pur cynisme serait excessif. Il aime bien ce parlementaire de province aux idées de gauche, allié des écolos. Mais il a des arrière-pensées. Prêt à lui rendre tous les services, à financer ses frais, à faire du vélo avec lui, il entre dans le cercle du politicien outsider, donne des conseils avisés, s'impose comme coach, puis, comme directeur de campagne, épouse sa fille.

Le diable a du talent. Cluzel est élu. Alvarez est devenu un ami du nouveau maire, son sauveur, son gendre. Les choses se gâtent. Persuadé que Cluzel va lui renvoyer l'ascenseur, Alvarez devient encombrant, dangereux pour un élu qui affiche ses intentions de rester intègre. Le jeune ambitieux pète les plombs... et finit par compromettre la carrière de celui qui, à ses yeux, lui doit tout.

Reconduisant un thème traité dans son premier film, Le Rôle de sa vie (la fascination qu'exerce une star sur son assistante), François Favrat mène plusieurs réflexions : sur les dérives de l'ambition, la tentation des compromissions, l'amitié rongée jusqu'à la trahison.

La Sainte Victoire est l'histoire d'un piège qui se referme sur tout le monde. Il sous-tend son scénario de complexités psychologiques qui, grâce à la subtilité des comédiens, et en dépit d'une musique envahissante, enrichissent ce cinéma de divertissement. L'affaire Botton, impossible de ne pas y penser, mais il s'agit d'une histoire éternelle, dont Favrat explore les résonances actuelles.

Le film montre comment un homme de conviction adopte la langue de bois, comment on enrôle une vedette de football à des fins électorales, pourquoi un élu de gauche est tôt ou tard abandonné par ses alliés Verts. Il se situe à une époque où les natifs de banlieue sont à la recherche de reconnaissance sociale et sacrifient au culte des montres et costumes bling-bling, où les lobbies exercent leurs pressions, où les élus tombent dans les prises illégales d'intérêts et abus de biens sociaux, les campagnes électorales sont entachées de ratonnades et de vols d'affiches. Comme au temps du ministre de l'intérieur Raymond Marcellin.

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