Esther est-il le film le plus effrayant de l'année, comme le proclame son affiche ? La question, en soi, n'a aucune espèce d'importance, sinon publicitaire : attirer un public souvent jeune et friand du genre. Car, c'est moins la quantité que la qualité toute particulière de la peur sur laquelle spécule le film américain de l'Espagnol Jaume Collet-Serra, 35 ans, qui en fait l'intérêt.Un couple d'Américains moyens, dont la femme vient de perdre, à l'accouchement, son troisième enfant, recourt à l'adoption. C'est une fillette d'une dizaine d'années, d'origine russe, qui est choisie. A partir de ces prémices va se développer le récit d'un processus de destruction. L'enfant adopté devient une sorte de virus qui s'attaque à la cellule familiale pour la ravager de l'intérieur.
Un tel scénario, expression d'une hantise somme toute banale (la crainte de voir la tranquillité familiale mise en pièces), n'a rien de nouveau au cinéma. Il repose sur une inversion scandaleuse dont les films d'épouvante font, depuis longtemps, leurs choux gras et qu'un freudisme superficiel a pourtant attestée : la perversité intrinsèque de celui qui est censé être essentiellement innocent, l'enfant.
Dans Esther, pourtant, c'est moins la cruauté inhérente et progressivement dévoilée de l'enfant qui inquiète qu'une autre dimension de son personnage. Comme souvent dans ce genre de film, c'est avant la mise en oeuvre de la rhétorique, certes ici efficace mais convenue, du cinéma de terreur, avec son lot de scènes chocs, que s'installe un malaise véritable.
Car le plus inquiétant n'est pas que l'enfant adopté soit méchant, mais qu'il témoigne immédiatement de talents artistiques qui confinent au génie. La petite Esther montre, en effet, des dispositions hors du commun pour la peinture et la musique. Ce qui est remarquable, c'est que le scénario de la peur puise son origine dans cette découverte. Les talents de la fillette s'immiscent au coeur du foyer. Ils bousculent, en devenant source de danger, la médiocrité petite-bourgeoise d'une famille moyenne américaine, comme on en voit tant aujourd'hui.
Pour bien enfoncer le clou, le récit confronte au personnage de la gamine maléfique ses parents, artistes ratés, et leur fils, modèle de préadolescent contemporain, vautré, amateur exclusif de rock et de jeux vidéo, sorte de figure à la fois cauchemardesque et quotidienne. Esther, où la grande culture de la Vieille Europe menace l'univers sans mémoire et sans histoire du monde nouveau, tend ainsi un inquiétant miroir à son spectateur.
La durée du film - plus de deux heures -, la qualité de l'interprétation, notamment celle de la petite fille adoptée (Isabelle Fuhrman) et celle de la mère (Vera Farmiga), dénotent la louable volonté de Jaume Collet-Serra de prendre la terreur au sérieux et d'amener le spectateur à une révélation qu'il serait évidemment criminel de dévoiler ici.
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