dimanche 20 décembre 2009

Critique - "Yuki et Nina" : ce que ressent l'enfant quand les parents se déchirent

Que pensent les jeunes enfants de la séparation de leurs parents ? Comment la vivent-ils ? Yuki et Nina, qui n'est ni un traité sociologique ni une étude psychologique, ne donne aucune réponse définitive à ces questions que les adultes ont d'ailleurs de la peine à saisir.

Le film tente de saisir l'état d'âme d'une fillette de 9 ans confrontée à cette situation, de réinventer le regard qu'elle peut porter sur elle. Juste retour des choses, dans une affaire où les enfants n'ont justement pas grand-chose à dire, et beaucoup à subir... De ce sujet mineur naît une interrogation majeure, a fortiori pour tous ceux, enfants ou adultes, qui ont été un jour confrontés à cet écueil. Si l'on en croit les statistiques, cela donnerait à ce film un public digne de Titanic.

La fillette s'appelle Yuki. Mère japonaise, père français. Visage d'ivoire, cheveux châtains, charme indéfinissable. Toute douceur, retenue, opiniâtreté. Un mystère à la Modigliani. Sa meilleure copine, type inverse, blondinette remuante et vive, c'est Nina. Les deux fillettes projettent des vacances en commun, avec l'excitation propre à leur âge.

C'est le moment que choisit la mère de Yuki, venue la récupérer chez la mère de Nina, pour lui annoncer la nouvelle qui fauche ses espoirs : la séparation d'avec son père, et leur départ prochain pour le Japon, que la fillette ne connaît pas.

La première partie du film se déroule dans l'étrange entre-deux qui sépare cette annonce de leur départ. Derniers moments de la famille encore réunie et pourtant déjà séparée, porte-à-faux des deux adultes partagés entre ressentiment et mélancolie, incompréhension de la fillette tournant insensiblement à la révolte, au refus d'accorder son assentiment à ce qu'elle tient pour une absurdité.

Ce qui est particulièrement réussi tient à la fois à l'absence de manichéisme (le film ne charge pas les parents, il constate leur désamour) et au discret mais constant rappel du déphasage entre le temps des adultes et celui des enfants. Ce que cet écart suppose d'insurmontable trahit la cruauté de la situation vécue par l'enfant, réduite à devenir la spectatrice du dénouement du lien qui la constitue.

Parmi beaucoup d'autres, une simple scène de repas suffit à figurer cela, avec une force qui vient de la mise en scène : filmée en plan général, la famille dîne autour d'une table basse. Les parents se livrent sur un ton feutré à l'une de leurs dernières batailles, s'excèdent mutuellement au point de quitter la table et d'y oublier la fillette. La caméra reste longuement sur elle, saisie dans une soudaine solitude. Seul ce long plan fixe pouvait montrer la tristesse de son esseulement, dans un cadre inchangé mais soudain vidé de sa substance.

Un peu plus loin, cet autre plan très inspiré, témoignant a contrario de la souffrance des adultes face à l'insouciance enfantine : celui où la mère de Yuki lit, les larmes aux yeux, la lettre anonyme, philtre d'amour destiné à ses parents, que lui a adressée sa fille, qui sourit de ce bon coup.

Il y a, au beau milieu du film, un coup de force osé. La fugue de la fillette avec sa copine Nina à la campagne, leur longue errance dans la profondeur des bois, puis, l'espace d'un raccord, Yuki, perdue, qui débouche dans une clairière parsemée de maisons japonaises. Cette ellipse enchantée, qui l'aura fait passer insensiblement de sa fugue française à sa nouvelle vie japonaise, est d'une remarquable ambivalence. Elle inscrit la violence de la rupture au coeur du récit, en même temps qu'elle l'adoucit par le simple fait de ne pas nous la montrer.

Le film finira ainsi, doux-amer, tel un discret hommage au classique japonais Ozu, montrant la mère et la fille marchant sous des ombrelles, dans un paysage d'estampe qui accueillit jadis la propre enfance de la mère.

Fruit d'un couple improbable - celui constitué par un des plus grands cinéastes japonais en activité (Nobuhiro Suwa) et un excellent acteur français passant ici à la réalisation (Hippolyte Girardot) -, Yuki et Nina est ainsi une délicate élégie de l'enfance perdue.

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