samedi 9 janvier 2010

Critique - "Bright Star" : le trouble exquis d'une passion chaste au XIXe siècle

Une approche superficielle peut laisser penser que Bright Star, le film de Jane Campion, situé dans un village tout près de Londres en 1818, est aux antipodes des histoires contemporaines que l'on voit à Cannes. Elans bridés d'un côté, brûlures sexuelles de l'autre. La cinéaste néo-zélandaise ne parle pourtant que de désir, de pulsion, d'amour vécu comme une insurrection.

Le baiser que finissent par échanger les deux jeunes protagonistes, lèvres qui s'effleurent, s'éloignent, se rapprochent pour se coller à nouveau, comme dans Les Enchaînés d'Hitchcock, avant que la demoiselle ne remette son chapeau, discret symbole d'un indécent strip-tease, est infiniment plus troublant que les bruits de succion orchestrés dans plusieurs films du Festival.

Si Fanny, l'héroïne de cet admirable film, joliment incarnée par Abbie Cornish, prouve qu'elle est loin d'être frigide, elle est immergée dans un siècle où les Lady Chatterley ne couraient pas la campagne, dans une culture romantique où la passion se fait un devoir de s'exprimer avec réserve.

Adepte des plus excentriques collerettes, comme Nicole Kidman de sa crinoline dans Portrait de femme (1996), l'un des films les plus injustement dépréciés de Jane Campion, Fanny s'épanouit avec d'autant plus d'effronterie qu'elle est sous la surveillance permanente d'un chaperon, son adorable petite sœur.

Le jeune homme dont elle tombe amoureuse est le grand poète romantique John Keats (1795- 1821). Fanny Brawne est touchée par ses écrits, par la souffrance de son frère moribond. Keats est perplexe au début ("Vous m'attirez sans que je sache pourquoi. Toutes les femmes me troublent"), et c'est elle, langue bien pendue, personnalité à tempérament, qui va se rendre irremplaçable aux yeux de celui qui lui a appris que "la poésie est une expérience des sens".

Keats n'a pas les moyens d'aimer Fanny : il ne gagne pas un sou. Un ami poète, chez qui il loge, va tout faire pour l'éloigner de cette aguicheuse qui ne sait que "badiner et coudre", et dont il ne cesse de moquer les toilettes. Il y a aussi la mère de Fanny, tolérante pourtant, mais qui souligne l'impasse de cette idylle.

Fanny ne lâchera rien, passant et repassant sous la fenêtre du poète, notamment quand il tombe malade et qu'il est interdit de visite, arrachant même des fiançailles. Les lettres que lui envoya Keats sont considérées comme des modèles de lettres d'amour. Il mourut de tuberculose à Rome, à 25 ans.

La crise de sanglots de Fanny apprenant la mort de Keats libère des émois longtemps réprimés. Tout, dans l'attitude de la jeune femme, dont les amples robes à ceinture haute masquent les rondeurs, trahit une impatience à être choisie, flattée, admirée, possédée.

Tout, dans la mise en scène de Jane Campion, suggère le caractère oppressant de ce qui éloigne ou rapproche les amants potentiels. Ainsi les portes, les rideaux, les vitres ou les murs, le long desquels Fanny pousse son lit pour dormir plus près de Keats. Ainsi l'évocation coquine d'une maison qu'ils habitèrent à tour de rôle, en occupant la même chambre.

UN, DEUX, TROIS… SOLEIL

L'effusion des vers enflammés, la sensibilité avec laquelle le poète exprime l'éclosion de sentiments, la frustration charnelle sublimée, le fil qui se brode entre Fanny et John, tout cela cohabite dans le film avec un quotidien trivial, celui des travaux de couture, des jeux d'enfants, des absences du facteur et des mesquineries sexuelles de l'ami de Keats, qui engrosse la servante.

Fanny et John jouent avec les bienséances comme à "un, deux, trois… soleil". Les saisons passent, la neige tombe, les fleurs éclosent, jonquilles ou violettes. Fanny élève des papillons dans sa chambre, qui périssent quand John est loin.

En péril permanent d'être corsetée par l'académisme, Jane Campion glisse ses espiègleries. Une petite clé cachée entre les seins de Fanny, un "trouble exquis" confessé, un plan fugace de deux pieds nus, et ce soupir échappé de la bouche de la jeune fille lorsque Keats lui chuchote "Je vous baiserai les mains, le front, les lèvres…", et que, l'interrompant, elle surenchérit : "… partout !" Le tout sans caméra figée, dans un travail de reconstitution parfait et un souci permanent de faire irradier les lumières intérieures.

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Film australien de Jane Campion avec Abbie Cornish, Ben Whishaw, Paul Schneider, Kerry Fox. (2 heures.)

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