jeudi 14 mai 2009

Caisses vides pour salles pleines

La France

Le cinéma français se pince. Dans la rue, la crise économique frappe tous azimuts. A l'étranger, les producteurs tirent la langue. Et ici, rien ; ou plutôt : "une année 2008 exceptionnelle, qui offre pour 2009 des capacités de financement importantes", résume Olivier Wotling, directeur du cinéma au Centre national de la cinématographie (CNC). Le système français est tel que les producteurs disposent, via le CNC, de financements proportionnels aux recettes de l'an passé.

Le record de fréquentation de 2008 dégage donc l'horizon 2009. Mieux, "de janvier à avril 2009, le nombre de films agréés et leur niveau de financement restent équivalents à 2008", poursuit M. Wotling. Or, avec 240 films, 2008 avait atteint un record de productions. Pourtant, la profession se veut prudente. Le système s'appuie sur les obligations de financement du cinéma imposées aux chaînes de télévision, proportionnelles à leur chiffre d'affaires. Si l'enveloppe de France télévisions pour 2009 et 2010 semble protégée, TF1 et M6 subissent la baisse de la publicité. Attention donc pour 2010.

Autre pilier du système : les banques. Elles offrent un point d'observation, très en amont, qui invite à la réserve. L'Institut pour le financement du cinéma et des industries culturelles (IFCIC), organisme de garantie des prêts, a certes vu ses demandes doubler. Mais gare aux conclusions hâtives ! "Faire appel à nous coûte de l'argent, explique Laurent Vallet, directeur général de l'IFCIC. Parfois les banques préféraient prendre le risque seules. Elles ne se posent plus la question." Un cran supplémentaire dans la défiance pourrait avoir d'autres effets.

LES COPRODUCTIONS ÉTRANGÈRES

Un secteur apparaît clairement fragilisé : les ventes à l'étranger. Les autres systèmes, Allemagne excepté, ne disposant pas d'amortisseurs publics, le cinéma y subit directement la frilosité bancaire. "Depuis le Festival de Toronto, en septembre, nous ne vendons plus rien, constate François Yon, associé de Films Distribution, qui commercialise des films à l'étranger. Le résultat pour nous, c'est moins 35 % en un an. La profession joue gros à Cannes."

Une telle chute peut-elle miner le système ? Pas pour les films qui en occupent le coeur, appuyés tout à la fois par le CNC, les chaînes et les régions. Mais d'autres sont plus dépendants des coproductions étrangères. Ainsi, le producteur Patrick Sobelman présente, cette année, à Cannes, Ne te retourne pas, de Marina de Van, avec Monica Bellucci et Sophie Marceau. "Hormis Canal+, aucune chaîne française n'en a voulu. J'ai dû coproduire avec l'Italie, le Luxembourg et la Belgique. Pourrais-je encore le faire aujourd'hui ?" Il sera vite fixé. Le bouclage du tour de table d'un nouveau film dépendait de la télévision espagnole. "Ils ont dit non. La crise, moins de ressources, le film n'est pas prioritaire..." Il se tournera donc vers un autre pays européen. En espérant que la crise n'y aura pas fait trop de dégâts.

Hollywood

Le service de presse de la Motion Picture Association of America (MPAA), le lobby des studios hollywoodiens répond : "Quelle crise ?", quand on s'enquiert de l'impact de la crise financière sur l'industrie américaine du cinéma. Depuis le 1er janvier, les Américains ont déboursé 2,9 milliards de dollars au box-office, soit 17 % d'augmentation par rapport à l'année précédente. Donc pas de ralentissement en vue dans la production des films de pure distraction, car le public a indiqué sa préférence pour les sujets légers et distrayants. Fast and Furious 4, de Justin Lin, a déjà engrangé 280 millions de dollars à l'international, alors que State of Play, de Kevin Macdonald (avec Russell Crowe), peine à s'imposer. "Le marché change, il devient plus difficile de percer avec un film à contenu adulte", constate Marc Shmuger, coprésident d'Universal Pictures. Le studio a produit The Soloist, de Joe Wright, l'histoire vraie de Nathaniel Ayers (Jamie Foxx), un violoniste virtuose devenu sans-abri, un semi-échec au box-office. Depuis le début de 2009, un seul film indépendant, Sunshine Cleaning, de Christine Jeffs, a passé l'épreuve de la sortie en salles avec une recette modeste de presque 10 millions de dollars.

"L'affluence des spectateurs donne l'impression que l'industrie se porte bien, relativise Dan Glickman, le représentant de la MPAA, à l'heure actuelle, c'est plus abordable et moins menaçant d'aller se divertir au cinéma que de parler à un psychiatre. Mais notre industrie subit des pertes, et nous sommes tributaires de l'économie générale." D'ailleurs la MPAA réduit son budget annuel de 20 %, et licencie du personnel dans ses bureaux de Washington et de Los Angeles.

"Je ne m'inquiète pas pour Hollywood, qui va continuer à faire ses films tapageurs et merdiques, s'exclame le réalisateur britannique Joe Wright, mais la situation est vraiment dure pour les indépendants. J'ai beaucoup de copains au chômage." La récession de l'industrie de la télévision prive les producteurs indépendants de sources de financement. Un phénomène aggravé par la chute des ventes de DVD (moins 11 % pour le premier trimestre de l'année).

Pour l'instant, le signe le plus visible de la récession à Hollywood est la minceur extrême des journaux professionnels, Hollywood Reporter et Variety, privés de pages publicitaires.

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