Un film de vampires (Thirst, ceci est mon sang, de Park Chan-wook), un film de guerre (Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino), un polar (Vengeance, de Johnnie To), sans compter deux films d'horreur (Antichrist, de Lars von Trier, et Jusqu'en enfer, de Sam Raimi, en séance de minuit) : tout concourt à accréditer l'idée que, cette année, la Sélection officielle du Festival de Cannes s'ouvre largement au cinéma dit de genre. L'expression la plus populaire du cinéma entrerait en force en un lieu où il est célébré comme art. Cette affirmation mérite un examen attentif. Elle postule que le Festival de Cannes, entièrement consacré à la promotion d'un cinéma affirmant des ambitions artistiques, ne saurait naturellement montrer des films dont la vocation mercantile est attestée par le recours répété à d'immuables codes, conventions et clichés. C'est ignorer l'évolution de la notion de genre cinématographique.
Les genres sont nés d'une division du travail et d'une volonté de segmenter les marchés et de cibler les publics potentiels. Les genres se sont épanouis dans des pays où l'industrie cinématographique était constituée d'oligopoles et de grands studios (Etats-Unis, Japon, Inde, Hongkong). Ils ont longtemps été considérés comme culturellement peu légitimes, voire infantiles (le western, le film d'horreur, la science-fiction), tout en reposant sur l'anonymat du réalisateur.
Les genres sont nés d'une division du travail et d'une volonté de segmenter les marchés et de cibler les publics potentiels. Les genres se sont épanouis dans des pays où l'industrie cinématographique était constituée d'oligopoles et de grands studios (Etats-Unis, Japon, Inde, Hongkong). Ils ont longtemps été considérés comme culturellement peu légitimes, voire infantiles (le western, le film d'horreur, la science-fiction), tout en reposant sur l'anonymat du réalisateur.
OEUVRE PERSONNELLE
L'affirmation selon laquelle le cinéma faisait aussi partie d'une culture noble a été le grand projet de la cinéphilie. La notion de genre a perdu ainsi toute pertinence face à celle d'auteur. La cinéphilie a aussi affirmé le caractère artistique de ce qui n'était pas considéré comme tel : les westerns d'Howard Hawks ou de John Ford, les thrillers d'Alfred Hitchcock font aujourd'hui partie de la grande histoire du cinéma. Ainsi, paradoxalement, en reconnaissant les réalisateurs comme auteurs, la cinéphilie a aussi légitimé, pourvu qu'ils soient signés par des artistes, des films appartenant aux genres les plus méprisés.
Plus tard, la modernité cinématographique remettra en question les genres. Ceux-ci, passés à la moulinette de la relecture, de la parodie, de l'épuisement thématique et formel et surtout de la conscience de soi, se sont souvent dissous dans l'ensemble de la production de prestige, alors que, d'un autre côté, un cinéma personnel a pu être innervé par des "effets de genre".
La prépondérance, sur le genre, du nom de l'auteur s'est en tout cas affirmée dans la plupart des discours sur le cinéma. Les sélectionneurs du Festival de Cannes invitent d'abord des réalisateurs confirmés et reconnus en tant que créateurs d'une oeuvre personnelle plutôt que de films de genre. Chacun à leur manière, Quentin Tarantino, Park Chan-wook, Lars von Trier, Sam Raimi ou Johnnie To entretiennent un rapport très particulier avec la notion de genre.
Tarantino est le produit d'une génération cinéphile qui a succédé à celle qui a fait entrer le cinéma dans la sphère de la grande culture. Il apprécie dans celui-ci ce qui relève a contrario d'une pratique sauvage et buissonnière et répète le geste d'ennoblissement initial tout en le teintant d'une ironie particulière. Ses films, dans une logique qui évoque le pop art, sont construits par prélèvements de vignettes visuelles et sonores issues d'une production longtemps délaissée par les discours dominants et les manifestations officielles : la Blaxploitation (ressuscité avec Jackie Brown), le kung-fu chinois, le chambara (film de sabre) japonais, le western spaghetti (remixés dans Kill Bill). Inglourious Basterds est inspiré d'une contrefaçon italienne fauchée des Douze Salopards, de Robert Aldrich. Le geste de Tarantino n'est pas celui de quelqu'un qui veut perpétuer les genres, mais plutôt nourrir son inspiration rythmique et plastique de l'énergie de certaines bandes d'exploitation réalisées dans les années 1960 et 1970.
Park Chan-wook, quant à lui, avait obtenu, en 2004, le Prix spécial du jury pour Old Boy. Avec sa violence outrée, son récit de vengeance, son intrigue à la fois tordue et programmée, le film s'abreuvait à plusieurs sources d'un cinéma d'action et d'horreur. Ainsi, son originalité reposait sur l'impression qu'il relevait plutôt d'une forme de métagenre.
Seul parmi les cinéastes sélectionnés, Johnnie To se rapprocherait le plus d'un pur cinéaste de genre, mais ce n'est sans doute pas pour cette seule qualité qu'il a été choisi. Plutôt pour l'élégance inimitable d'un style qui rendrait presque secondaire toute considération sur la notion de genre.
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