samedi 16 mai 2009

Interview de Gabourey Sidibe, actrice dans "Precious"

Comment fait-on pour débuter au cinéma dans un rôle que l'on imagine sans suite ? Gabourey Sidibe tient, comme on dit, le rôle de sa vie dans Precious. Sans elle, le film de l'Américain Lee Daniels, présenté en Sélection officielle (section Un certain regard), après avoir obtenu, en février, le grand prix du Festival de Sundance, n'existerait pas.

Ce film est donc l'histoire terrible de Precious Jones, jeune noire américaine de 16ans, obèse, mère d'un enfant trisomique, déjà enceinte d'un autre enfant - les deux fois, elle a été violée par son père -, séropositive, violentée par sa mère dont elle partage l'appartement, mue par une farouche volonté de vivre, et s'accrochant désespérément à son parcours scolaire pour contredire un destin écrit.

Precious "est" Gabby Sidibe. Et inversement. Cette identification n'est pas une communauté de destin, ou l'un de ces moments où un acteur se confond avec son rôle. C'est une affaire de corpulence. Comme le rôle l'exige, Gabby Sidibe est énorme, et son corps s'impose dans la vie avec la même force et la même violence qu'à l'écran.

Il suffit de voir cette jeune femme de 24 ans surgir en tunique noire dans le hall de son hôtel à Cannes, en présence des chanteurs Mariah Carey et Lenny Kravitz, deux de ses partenaires à l'écran, pour comprendre que la star, c'est elle. "Quand les gens me croisent dans la rue, chez moi, à Harlem, reconnaît-elle, ils me prennent pour mon personnage. Ils sont persuadés que nous avons tourné un documentaire. Ils ne comprennent pas non plus comment j'arrive à m'épanouir dans mon corps."

Les lecteurs de Push, le bouleversant récit de la romancière et poétesse noire américaine Sapphire (Editions de l'Olivier, 1997), et dont Precious est l'adaptation, peuvent prendre la mesure de la tâche dévolue à la jeune actrice.

Sapphire voulait dépeindre une femme qui échapperait aux statistiques. Un individu dont on dit qu'il ne vaut rien, et devrait disparaître. Une fille en train de s'éteindre sans que personne ne s'en préoccupe, victime de ce syndrome d'invisibilité qui touche la communauté noire, dénoncé en 1952 par Ralph Ellison dans sa nouvelle, Invisible Man. En donnant corps à cette invisibilité, Gabby Sidibe crève l'écran. En parlant peu, elle arrive à traduire une ténacité, dans un pays qui a érigé la force de caractère en dogme.

Que Gabby Sidibe décroche ce rôle - son premier au cinéma - n'était pas gagné. Son père est chauffeur de taxi à New York.Sa mère, chanteuse de gospel et de soul, se produit le plus souvent dans le métro. C'est elle qui lui a conseillé de se rendre à l'audition de Precious. Gabby Sidibe, qui a fait de la figuration au théâtre quand elle était au lycée, étudiait la psychologie au Mercy College à New York, et finançait ses études par un emploi de réceptionniste.

Les troubles psychologiques chez les sujets adultes devaient devenir sa spécialité, jusqu'à l'irruption de Precious dans sa vie. "Je connaissais le roman de Sapphire. Ma mère m'avait demandé de le lire. Sa lecture fut un choc. Je connaissais plein de gamines comme Precious. Des filles violées, analphabètes, mère de gamins qu'elles ne savaient pas comment élever. Je les ignorais. Aujourd'hui, je peux vous dire que je les connais."

"JE SUIS BELLE"

Quand elle s'est rendue à l'audition, il a fallu moins d'une heure à Gabby pour convaincre Lee Daniels. Une heure seulement, car en période de rentrée universitaire, il fallait d'urgence retourner en cours. Trois jours plus tard, elle répétait son rôle. Quand l'équipe du film s'est réunie avec Sapphire, l'étudiante s'est contentée d'écouter la romancière, sans poser de questions. "J'ai bossé, j'ai lu, j'ai répété mon texte inlassablement, jusqu'à conclure que Precious faisait désormais partie de moi."

Le plus sensationnel dans Precious est cette violence familiale mise en scène jusqu'au paroxysme. Mais ce n'est pas le plus étonnant. La monstruosité apparente de Gabby Sidibe, ses valises de gras, son visage bouffi devenant progressivement un objet de séduction et de fascination sont autrement plus provocants.

"J'ai une parfaite conscience de mon apparence, je ne me suis jamais imaginée belle, comme Precious. Mais tout le monde veut s'imaginer beau." Aujourd'hui, elle a arrêté ses études, veut devenir actrice. Elle jette un regard sur sa tunique. Prend la mesure de son volume. Se passe la main sur le visage. Pose le doigt sur sa bouche. "Vous savez quoi ? Quelque part, je suis belle." Et elle l'est.

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